« Le Mur » Une nouvelle de Hatem Hammami

 

I

   Un sourire timide mais bien franc se dessina sur le visage de Sleh Meziou lorsqu’il découvrit par la vitre du bus le complexe dans lequel il avait choisi d’amener sa petite famille. L’endroit correspondait bien aux quelques photos qu’il s’était procurés avant de venir. Les peupliers longeant les allées dessinaient des ombres sur le ciment sous le soleil de seize heures, l’air était doux et limpide et l’ensemble de bungalows dispersés sur le coteau formant le complexe confinait au lieu un sentiment de sérénité.
Le bus s’arrêta. Un groupe d’une quarantaine de voyageurs tunisiens descendit dans un vacarme singulier. En sortant, Mouna guida de sa main son fils de treize ans Ramzi et s’écarta. Avec un léger air de désapprobation pour cette magnifique cohue, elle regarda son mari Sleh s’affairer parmi les membres du groupe pour récupérer leur bagage dans la soute.
Quelques minutes plus tard, dans le bâtiment de l’accueil, le guide, qu’on appellera Kamel comme c’est le cas pour tous les guides de ce cher pays qu’est la Tunisie, s’évertua tant bien que mal à organiser le groupe en une longue queue devant un comptoir derrière lequel il s’installa en compagnie d’une représentante du complexe. Bien que des pensées peuvent nous traverser l’esprit sur la drague lourdingue et assidue que mènera notre Kamel national, comme chaque Kamel qui se respecte, auprès de l’aguichante représentante en mini-jupe, on choisira de ne pas s’attarder sur ces possibles faits, non pas pour passer sous silence la puérilité souvent caractéristique de ces guides touristiques, mais plutôt pour s’épargner des maux de têtes sur des ragots qui touchent d’une façon ou d’une autre, doit-on le spécifier, la liberté des gens.
Mais si des pensées pareilles auraient pu germer dans la tête d’un vacancier de notre groupe de tunisiens, c’est parce qu’on en mettait singulièrement du temps pour que tout le monde ait ses clés de bungalows. Pour la famille Meziou, chacun semblait dans son monde pendant cette longue attente : Sleh n’avait de cesse de contrôler impatiemment l’avancée de la queue, Mouna tripotait inlassablement son téléphone pour essayer de détecter la moindre parcelle de signal pour appeler sa famille, tandis que Ramzi semblait plongé dans une profonde torpeur.
Au bout d’un moment, Sleh se fatigua de lever la tête pour jauger la progression de la distribution des clés. En portant son champ visuel à proximité, son regard tomba directement sur le jeune couple qui était devant eux. D’une hardiesse sans réserve, les deux tourtereaux n’arrêtaient pas de s’enlacer et de s’échanger des caresses. Sleh s’étonna presque de ne pas avoir capté plus tôt l’indécence de ces vauriens. Au même moment où il se tourna vers sa femme pour partager son indignation, cette dernière s’exclama sans lever les yeux de l’écran de son téléphone :
« Mince, Y a pas de réseau, faut que je change un paramètre au menu « configuration » ou quoi ? »
Sleh s’en détourna pour revenir à l’observation de la queue sans daigner lui répondre. Mais il ne pouvait s’empêcher dorénavant de fustiger du regard les agissements du jeune couple. Plus aucun geste n’échappa à ses yeux inquisiteurs. Quand il aperçut enfin la main baladeuse du jeune homme, qui jouissait depuis un bon moment d’une liberté excessive, glisser dangereusement vers la taille de sa compagne, il se tourna vers son fils et lui dit :
« Ramzi, va attendre sur le canapé là-bas mon fils.
— Il reste que deux personnes devant nous papa, protesta Ramzi.
— Va Ramzi. »
Le gamin obéit. Le mouvement du garçon éveilla sa mère qui, frustrée par son téléphone, leva sa tête et remarqua les insinuations que Sleh lui adressait à propos du jeune couple. Elle grimaça à leur vue puis leva les épaules et n’y fit pas plus attention. Le tour du couple finit par arriver. Ces derniers tardèrent cependant à bouger, occupés qu’ils étaient à se murmurer des petites phrases d’amour. Quand Sleh, agacé, se racla la gorge bruyamment, ils se remuèrent lentement et effectuèrent le dernier pas les séparant du comptoir.
« Bonjour les amoureux. Lune de miel ? demanda Kamel en souriant.
— Non », répondit le jeune homme en lui rendant son sourire.
La jeune femme se dandina puis dit d’une voix mielleuse tout en tortillant langoureusement le cou :
« Ca fait juste six mois qu’on s’est mariés. »
Son compagnon se tourna vers elle avec un regard dubitatif. Elle se pressa alors contre lui et poursuit :
« On peut encore l’appeler lune de miel.
— Mabrouk ! Mabrouk ! » s’exclama ardemment Kamel.
Il ajouta après s’être adressé en espagnol à la représentante du complexe :
« Je lui ai dit de vous réserver une chambre avec une jolie vue.
— Merci c’est gentil, répondit la jeune femme en fixant Kamel d’un sourire aguicheur.
— Merci l’ami », ajouta son compagnon.
Ils récupérèrent leurs clés après avoir donné leurs noms pour l’enregistrement et s’en allèrent. Kamel matait encore la jeune femme quand Sleh et Mouna étaient devant le comptoir en attendant qu’il s’occupe d’eux. Il se secoua après un instant.
«  Pardon. Chambre pour deux ?
— Non trois. Notre fils est assis juste là-bas, dit Sleh en accompagnant ses propos d’un geste du doigt.
— Ok ça marche. »
Il tendit trois doigts de sa main pour indiquer le nombre de réservations à la fille de l’accueil.
«  Vos noms Monsieur ?
— On n’a pas droit à une chambre avec une jolie vue nous ? » demanda subitement Mouna.
Les deux hommes, surpris, considérèrent des yeux Mouna. Kamel ne mit cependant pas trop de temps pour réagir en répondant :
« Bien sûr que vous en avez le droit Madame. »
Il donna ensuite à la représentante les directives nécessaires. Quand il leur demanda leurs noms, Sleh fixait toujours Mouna. Cette dernière fut obligée de répondre à sa place :
«  Sleh et Mouna Meziou. Notre fils s’appelle Ramzi. »
Sleh se remua enfin.
«  Sleheddine. Sleheddine et Mouna Meziou. »

II

   Quinze minutes plus tard, Sleh s’arrêta de marcher au début de l’une des allées du complexe et déposa par terre une grande valise. De charmants bungalows se suivaient dans un ordre pittoresque de part et d’autre de l’allée. Sleh jeta un coup d’œil sur Mouna et Ramzi qui le devançaient de quelques pas puis soupira. Il lit de loin les numéros de porte des bungalows. 42, 43…
«  C’est quoi déjà notre numéro à nous ?
— 48.
— 48 ! »
Il sifflota en scrutant des yeux le bout de l’allée. Il s’étira la main qui transportait la valise puis la prit de nouveau et ordonna de la tête de reprendre la marche. Quand ils arrivèrent enfin devant le bungalow numéro 48, Sleh lâcha la valise avec un soulagement marqué tout en soupirant de nouveau.
«  Enfin ! Elle en pèse ta valise, Mouna ! Quand ces idées de voyage passent par ta tête, faut penser à ne pas la saturer la valise, tu sais !
— Je te rappelle juste que t’en as enlevé la moitié lors de ton point de contrôle avant notre départ.
— T’avais mis des manteaux si je m’en rappelle bien aussi.
— Des manteaux ? Mais j’hallucine ! C’étaient des vestes mi-saison ! On verra ce que tu feras quand le temps sera plus frais ! Ou quand t’auras faim après que t’aies rien laissé de la nourriture que j’avais préparée.
— Tu parles ! La pâtée que t’avais mise aurait suffi à nourrir tout un village somalais pendant deux mois ! Si je l’avais laissée dans la valise, j’aurais attrapé une hernie en la transportant depuis tout à l’heure !
— Si Monsieur avait fait moins le radin et avait acheté une simple valise avec des roues, on n’aurait pas eu toute cette longue discussion. »
Ramzi entendit justement un bruit sourd de roues de valises qui s’approchait petit à petit.
« Radin ? Moi radin ? Si j’avais été radin, on serait pas ici madame ! Si j’ai pas acheté une nouvelle valise, c’est parce qu’on voyage pas si souvent, donc c’est inutile ! Le sens pratique, ça vous est bien étrange les femmes, hein !? »
Mouna ne répondit pas. Elle semblait absorbée par le mouvement de personnes arrivées devant la porte de la chambre mitoyenne qui formait avec leur chambre le bâtiment d’un même bungalow. Sleh se retourna pour voir l’objet de distraction de sa femme et de son fils et reconnut instantanément le jeune couple. Il les découvrit de face cette fois-ci. Portant une tenue légère et décontractée dévoilant à souhait son corps d’athlète, le jeune homme avait l’air poseur. La barbe parfaitement taillée, les lunettes de soleil bien vissés sur le haut de son nez et les cheveux impeccablement coiffés en arrière, il semblait prêt à être flashé puis instagrammé à tout moment de la journée. Sa compagne se tenait légèrement en retrait. Du haut de son grand chapeau en paille, de sa fluette silhouette, de ses élégants talons-sandales, elle semblait narguer tout son monde extérieur. Durant les quelques secondes où le jeune homme cherchait à introduire les clés dans la serrure de la porte, elle avisa pourtant de tourner la tête en direction de ses prochains voisins. S’arrêtant sur le plus petit d’entre eux, elle esquissa un sourire et lui fit un clin d’œil. Quand le cliquetis de l’ouverture de la serrure se fit entendre, elle se lança d’un bond à l’intérieur de sa chambre pendant que son ami exécuta un hochement de la tête aux voisins comme pour leur dire bonjour et la suivit en fermant la porte derrière eux.
Sleh resta un moment les yeux fixés sur cette porte puis se retourna vers sa femme. Il la fixa silencieusement comme pour lui faire incomber la responsabilité d’une situation qu’il ne désirait tant.
«  Urgence toilettes maman. Tu peux m’ouvrir la porte, s’il te plaît ? »
Mouna trouva une excuse pour se dérober aux regards de son mari et ouvrit la porte à son fils. Ramzi fila comme un éclair à la salle d’eau. Mouna  traversa la chambre, alla ouvrir la porte du balcon et découvrit la vue sur mer qu’offrait leur logis.
«  Viens voir, viens mon cher ! »
Sleh se dirigea vers le balcon à pas feutrés, observa perplexe la vue sur mer sans même enjamber le seuil qui sépara le balcon de l’intérieur puis marmonna.
«  Ça te coûtera rien de bien t’exprimer, tu sais », lui rétorqua sa femme qui retourna à la chambre et commença à arranger avec une certaine gaieté leurs affaires dans les placards.
Ils entendirent soudain retentir les éclats de rire de leurs voisins qui se chatouillaient visiblement dans l’autre chambre. L’écho d’un baiser langoureux se fit ensuite écouter. Sleh se retourna vers Mouna :
«  Non mais… C’est quoi ça ?
— Ça, c’est… L’amour.
— Amour ! Oui c’est ça, tu les as bien entendu tout à l’heure à l’accueil ? Ils n’ont pas donné le même nom de famille.
— C’est vrai ? »
Sleh, très contrarié, regarda le mur mitoyen.
«  Ils savent qu’on a un enfant ici ?
— Ils ne pouvaient pas le rater en entrant… »
Sleh demeurait tracassé. Les bruits s’estompèrent. Ramzi sortit de la salle de bain et alla s’asseoir sur le lit.
«  J’ai faim maman.
— Ils ont dit qu’ils servaient le dîner vers sept heures trente. Sleh, va faire un tour au centre avec ton gamin, vous trouverez peut-être une épicerie ou un magasin, qui sait… Sleh ! »
Sleh sortit de son hébétude à l’appel de sa femme. Il se racla la gorge puis quitta la chambre en compagnie de son fils.

III

   Le dîner fut servi à l’heure du coucher de soleil.  Sur une butte surplombant légèrement le complexe, quatre tables disposées parallèlement accueillaient tout le groupe. Les convives découvraient avec curiosité les mets locaux pendant que Kamel s’efforçait de leur décrire au besoin la composition des plats proposés. A la fin du dîner, un musicien s’installa avec sa guitare dans un coin de l’espace et commença à jouer des airs espagnols qui titillèrent les sens esquintés des voyageurs attablés et les enchantèrent.
Au petit concert proposé, Sleh parut lui bien indifférent. A la fin d’une ballade, Mouna applaudit chaleureusement et murmura à son mari :
«  7lou el ghné !
— Mmmm… 7lewtou m’a rappelé celle du sommeil, lui répondit Sleh en haussant les sourcils. Allez, je te dis bonne nuit moi ! » Puis il se leva lourdement et quitta l’assistance sous les yeux consternés de sa femme.

   Plus tard, en arrangeant soigneusement son tapis de prière, il vit la porte de la chambre s’ouvrir et Mouna et Ramzi entrer.
«  Vous en avez eu rapidement assez vous aussi ?
— Non, ca s’est vite terminé après que t’es parti et on est tous rentré », rétorqua Mouna.
Sleh sonda son fils.
«  Alors Ramzi, ça t’a plu les chansons ?
— Quelles chansons ? » demanda Ramzi, l’air occupé à changer ses vêtements.
Sleh décrocha un regard ironique vers sa femme. Celle-ci, exaspérée, alla prendre sa chemise de nuit et entra se cacher à la salle de bain.)
«  Les chansons enfin, celles que t’étais en train d’écouter ? T’y étais pas ?
— Je n’ai écouté personne chanter papa. On jouait juste de la guitare.
— Pas faux, dis donc »
Mouna réapparut. Elle trouva son fils au lit et son mari en train de zapper sur la télé.
«  Tu fais quoi au lit toi ? T’as déjà changé tes vêtements ?
— Oui, répondit Ramzi.
9oum ! Va te laver les pieds ! »
Le gamin se leva sans protester et se dirigea vers la salle de bain.
«  Et n’oublie pas de te brosser les dents ! »
La maman entra ensuite sous le drap de son lit double et éteint l’abat-jour. Sleh éteignit la télé. Seule une faible lumière émanant du bas de la porte que ferma Ramzi derrière lui éclairait la chambre.
Dans la pénombre, Sleh posa sa tête sur la taie et ses yeux sur le plafond. Le voyage ne s’était pas si mal passé jusqu’à présent. Après une quinzaine d’années sans avoir quitté la Tunisie, son caractère méfiant lui faisait redouter ce séjour que lui proposait sa femme. Il se devait pourtant de le lui concéder pour s’éloigner quelques jours de la morosité ambiante du pays et se changer les idées, et le cadre mirifique que lui avait chansonné Mouna pendant des semaines était jusqu’à présent, il faut bien l’avouer, propice à la relaxation et la décontraction. Il s’apprêtait ainsi à fermer ses yeux quand une récente pensée un brin perturbante ressurgit dans sa tête.
«  Hé, t’as pas senti que Ramzi restait un peu trop de temps aux toilettes dernièrement ?
— Hein ? Qu’est ce que tu veux dire ? répondit Mouna en ouvrant subitement ses yeux. Tu penses qu’il serait malade ? Il me dit plus grand chose dernièrement, ton fils. Quand il sortira… »
On entendit subitement le bruit de la porte de la chambre voisine s’ouvrir et le sourd éclat des voix du jeune couple déchirer le calme plat qui occupait l’espace. Sleh tourna sa tête qui reposait toujours sur l’oreiller en direction de sa femme.
«  Tu m’avais pas dit tout à l’heure que tout le monde était rentré ? »
Mouna l’observa sans réagir. On perçut alors la voix du jeune homme :
«  9attoustii… fin t5abbit ? »
S’en suivit des cris du bougre qui faisait mine d’aboyer comme un chien, entrecoupés par un miaulement en guise de réponse de la part de sa compagne.
Sleh, épouvanté par ce ménage, sauta du lit et s’approcha du mur mitoyen. Il distingua à cet instant le coup de bélier et l’arrêt de l’écoulement du robinet de la salle de bains, puis les pas de Ramzi s’apprêtant à la quitter. Sleh se dépêcha d’ouvrir la télé en augmentant le son.
Depuis l’autre chambre, un cri fulgurant émana du jeune homme comme s’il retrouvait quelque chose pendant que la jeune femme glapissait et demandait à son copain d’arrêter le chatouillement.
« Tu vas encore regarder la télé papa ?
— Hein ? La télé ? Ouais… Je pense encore veiller, je n’ai pas trop de sommeil finalement… »
Ramzi alla vers son lit et se recoucha comme si rien n’était. Sleh s’assit au bord du lit. Il fixa sa femme et l’exhorta d’un mouvement de la tête de le rejoindre à la salle d’eau, sauf qu’elle lui fit signe de la main de se calmer. D’un air inquiet, il scruta les mouvements de son fils qui semblait déjà dormir puis détourna son regard vers le mur mitoyen.
Après un moment, il se leva, prit un verre vide posé sur une table et le plaça entre son oreille et le mur. Le son d’un baiser lui arriva du fond du verre. Il retira alors son oreille, l’air hésitant, et sonda Mouna des yeux. Cette dernière, qui examinait attentivement les curieuses manœuvres de son époux, ne tarda pas à replacer le drap sur elle, pressée de dormir. La tête posée sur la taie, elle ne put s’empêcher de sourire de l’étrangeté de la situation.
Sleh ne sut quoi faire. Il s’allongea sur le lit et fit semblant de regarder la télé durant quelques minutes, après lesquelles il alla vers le mur et plaça de nouveau le verre. Cette fois, il n’entendit rien. Il resta encore quelques instants pour vérifier qu’il n’y eut plus aucun bruit. Après quoi, il revint à son lit et éteignit la télé.

IV

   Le lendemain, de bonne heure, l’espace réservé aux repas était parsemé de quelques vacanciers matinaux. Sur les tables, était servi un copieux petit déjeuner qu’une poignée de jeunes employés s’attelaient à dispenser en toute discrétion. Sleh sirotait son café en compagnie de sa femme.
«  Mmm, ils se sont couchés à quelle heure el kalb wel 9attoussa hier soir ? » lui demanda Mouna, tout sourire.
Sleh tourna sa tête vers elle sans broncher.  Il goûta peu à la frivolité affichée par sa femme quant à cette étrange situation. Quand un autre couple quadragénaire vint s’installer à leur table et leur passa poliment le bonjour, seule Mouna leur répondit. Le bonhomme avait l’air aigri. Il reprit du café puis prit un morceau de pain et commença à le tartiner avec de lents gestes.
Kamel vint après quelques minutes et s’installa à leur table.
«  Bonjour ! Ca va ? Vous avez tous bien dormis ? »
La bonne humeur du guide n’était pas à cacher. Tout le monde répondit par l’affirmative, sauf Sleh.
«  Y avait des chiens qui aboyaient pendant la nuit.
— Ca alors ! T’es sûr de ça ? l’interrogea Kamel tout surpris. Je pense n’avoir rien entendu moi. Quelqu’un d’autre a entendu ces chiens hier soir ? »
Kamel sonda des yeux les réactions des présents qui ont tous hoché de la tête négativement. Sleh continuait à tartiner ses biscottes machinalement.
«  Tu les as entendu pendant toute la nuit ? reprit le guide.
— Particulièrement en début de soirée, rétorqua Sleh sans couper à son tartinage.
— Ok… Je verrai cette histoire avec les responsables du centre, répondit laconiquement Kamel. Sinon, comme annoncé au programme, nous sortons dans 45 minutes pour un petit tour au centre-ville et puis nous rentrons déjeuner ici-même. Ca vous va ? »
Tout le monde répondit par l’affirmative. Sauf Sleh.
Bien que la cité andalouse dans laquelle le groupe se baladait était splendide à découvrir, Sleh ne put se départir pendant toute la matinée de la mine contrariée qu’il gardait depuis qu’il s’était réveillé. Dès que le guide finissait de leur décrire l’histoire d’un monument ou d’une avenue, il se pressait de chercher du regard ses improbables voisins.
Ainsi, quand il franchit la porte de sa chambre avec sa petite famille après le déjeuner, il sentit son esprit se délester d’un certain poids. Ne pensant plus qu’à la sieste qu’il allait pouvoir offrir à sa tête tourmentée, il fit un rapide tour par les toilettes et se changea rapidement les vêtements.
«  T’aurais pas vu le pantalon rouge que je portais hier Sleh ? lui demanda sa femme, toute occupée à ranger le placard.
— Non », lui répondit brièvement Sleh.
Il s’allongea sur son lit et alluma la télé censée l’accompagner vers le traditionnel état de torpeur précédant le somme. Il se rappela soudain de quelque chose.
«  Mouna, où est Ramzi ?
— Je pense qu’il est sorti au balcon.
— Ramzi ! »
Il ne reçut aucune réponse. Les stores vénitiens à moitié fermés ne laissaient pas apparaître grand chose du balcon. Il baissa le son de la télé et détecta ce qui s’apparentait à des murmures couverts depuis tout à l’heure par la télé. Il se leva lentement et s’avança vers la porte du balcon.
Les deux balcons de la chambre et de celle des voisins était, à l’instar du bungalow qui les abritait, le même et seul balcon, séparés par une balustrade en bois. Quand Sleh élargit de sa main le trait de lumière qui séparait deux lamelles du store, il vit son fils et sa voisine debout de part et d’autre de la balustrade, occupés par une causerie au ton confidentiel mais manifestement badin. La voisine portait un mini-short en jean dévoilant à souhait la peau cristalline de ses jambes et un débardeur en jersey dans lequel flottait sa frêle silhouette. Elle s’appuyait en parlant à Ramzi sur la tablette de la balustrade, laissant entrevoir par le haut décolleté de son débardeur le liséré de seins juvéniles mais bien saillants. Les vides entre-balustres laissaient en outre apparaître la délicatesse des muscles tendus de son pied qui, dans le mouvement gracile de son corps vers l’avant, venait s’arc-bouter contre son autre jambe en prenant appui de la pointe de ses orteils sur le ciment.
«  T’es passé par Madame Jmal ou non ? susurrait la voisine à Ramzi.
— oui, l’année dernière, lui répondit le garçon.
— Yaaaa ! Je l’ai eu aussi en cinquième ! Elle s’égosille encore en disant « Je m’en fous RO-YA-LE-MENT ! » ? » s’exclama la jeune femme.
Ramzi éclata de rire à la vision de la mimique de l’ancienne de son collège. A ce moment, Sleh monta le store, ouvrit la porte coulissante et appela son fils. Quand ce dernier se tourna vers lui, Sleh lui dit de venir. Pendant que Ramzi s’approchait, Sleh restait sans bouger de l’autre côté de la porte, fustigeant du coin de l’œil sa voisine délurée.
«  Entre à l’intérieur, tança-t-il son fils.
— Je veux rester au balcon, protesta Ramzi.
— Vas-y, ta mère a besoin de ton aide », argumenta Sleh.
Constatant la prosternation de son garçon, il le secoua : «  Vas-y ! », injonction sur laquelle Ramzi finit par obéir.
La voisine garda pendant cet échange son regard fixé sur Sleh. Ce dernier n’en démordait pas pour autant et tenait de loin le duel de regards placide qu’elle lui imposait, jusqu’à ce que le partenaire de celle-ci apparut par la porte de balcon de leur chambre. Non sans lucidité, le jeune homme sentit rapidement la curieuse ambiance qui régnait et demanda à son amie :
« Ca va ? »
Ce n’est cependant pas cette question qui coupa au duel mais plutôt la voix mutine de Ramzi qui s’éleva de l’intérieur :
«  Maman m’a dit qu’elle n’a pas besoin de moi papa.
— Regarde la télé alors », lui répondit le père tout en fermant la porte coulissante puis en descendant le store.
Sleh se retourna en direction de la chambre. Il regarda sa femme encore occupée à chercher son pantalon tandis que son fils, résigné, zappa sur la télé. Il regarda de nouveau le balcon à travers le store. La jeune femme avait quitté l’endroit où il l’avait laissée et était désormais en train de profiter de la vue. Il resta quelques secondes à l’examiner puis tourna petit à petit les lamelles du store.

V

   La plage du complexe luisait entière sous un soleil de plomb. L’après-midi était consacrée à la détente et tous les membres du groupe ont couru envahir le petit mais magnifique bord de mer auquel donnait accès l’endroit.
Mouna se prélassait sur une chaise longue à l’ombre d’un parasol. Réglant la chaise sur une position légèrement inclinée, elle semblait contempler l’horizon à travers ses lunettes de soleil.
«  Ramzi joue encore au volley avec le groupe ? demanda-t-elle à son mari.
— Oui », marmonna Sleh.
Sleh était assis à même le sable à côté de sa femme. Il essayait de se relaxer mais ne pouvait s’empêcher de jeter de temps en temps des regards lointains en direction de son couple de voisins qui se dorait la pilule, allongés tranquillement sur deux serviettes de plage. L’un de ces multiples coups d’œil fut particulièrement prolongé : Il vit en effet la jeune femme se tourner sur son côté et dire quelques mots – d’amour sans doute – à son ami tout en promenant le bout de son index sur le torse dénudé de ce dernier.
Absorbé ainsi dans d’obscures méditations, Sleh ne remarqua pas Kamel quand il vint dire à l’encontre de lui et de Mouna :
« Comment allez-vous mes amis ? Je suis en train de monter un groupe pour faire du ski nautique. Ça vous branche ou non ? »
Engourdie par la douce brise marine, Mouna se remua et tourna mollement sa tête vers son interlocuteur, l’air hébété. Ne trouvant rien à dire, elle se rejeta vers son mari, qui ne semblait même pas avoir entendu le guide.
«  Reste-il des chambres vides ? dit subitement Sleh, avant de se tourner vers Kamel. Dis Kamel, reste-il des chambres vides au complexe ?
— Pourquoi ? Vous voulez changer ? » dit le guide, surpris par la demande.
Il ne trouva de réponse que les yeux déterminés de Sleh.
«  Je pense pas qu’il reste des chambres disponibles. Il se peut qu’il y ait une ou deux chambres mais avec seulement deux lits. Si vous avez bien remarqué, il y a un autre groupe qui est arrivé aujourd’hui sur place. Le centre est en général complet en cette période de la saison », continua-t-il.
Sleh avait déjà détourné sa tête dès les premiers éléments de réponse.
«  Y a-t-il un problème avec votre chambre ? » reprit Kamel.
Il se heurta encore au silence de Sleh et interrogea du regard sa femme. Mouna observait inquiète son mari. Pour la première fois au cours de leur séjour, elle mesura l’état d’agitation que provoquait leur voisinage sur Sleh. Soucieuse cependant d’étouffer d’embarrassantes rumeurs pouvant partir des soupçons qui germaient à vue d’œil dans la tête de leur guide, elle se pressa d’esquisser un semblant de sourire sur ses lèvres :
«  Ça va Kamel, elle n’a rien la chambre. Mon mari n’a pas bien dormi depuis qu’on est arrivé, dit-elle en direction de Kamel. L’air marin va lui faire du bien cet après-midi et il se sentira rapidement mieux. Quant à ta proposition de ski nautique, merci bien mais on est vieux pour ce genre de jeu mon fils, ajouta-t-elle.
— Ok Madame. Si vous changez d’avis, alertez-moi, répondit Kamel en retrouvant sa verve puis en s’éloignant.
— Tu vas bien, Sleh ? » dit Mouna dès qu’elle vit le guide à bonne distance.
Elle se heurta à son tour au silence de Sleh. Ce dernier se retourna vers elle après quelques secondes et lui répondit :
«  Non. Je vais aller piquer une tête dans la mer.
— Vas-y. Grand bien te fasse », lui répondit sa femme.

*

   La nuit venue, la douceur du climat et l’éreintement causé par les activités de la journée eurent raison prématurément de l’animation de l’ensemble du groupe. Un calme précaire envahit la partie du complexe où logeait la peuplade tunisienne.
A la chambre des Meziou, on dormait ainsi dans un profond sommeil depuis une bonne heure.
Un petit mais perceptible gémissement déchira soudainement le silence ambiant. S’en suivit un deuxième plus intense. Sleh ouvra les yeux. Il tendit ses oreilles et discerna le bruit de soupirs qui s’accélérèrent doucement. Il se tourna vers le mur. Les gémissements se firent de plus en plus intenses. Des cris réguliers et entrecoupés par un vagissement languide et fiévreux se firent entendre. Sleh se tassa sur son oreiller, se boucha l’oreille avec sa main, mais vit ce qu’il craignit le plus arriver : Ramzi se réveilla, en même temps que Mouna. Le garçon fixa son père bizarrement et lui demanda :
«  Papa c’est quoi ce bruit ? »

   Sleh se redressa soudain dans son lit. Il regarda effrayé autour de lui. Le bruit n’était plus. Mouna et Ramzi étaient couchés dans leurs lits, mais ils commencèrent à se remuer et à ouvrir leurs yeux, ayant tous les deux perçu le petit cri émis par Sleh en se levant. Ce dernier, haletant, bien qu’ayant compris qu’il cauchemardait, restait fixé sur le mur par lequel arrivaient le bruit dans son mauvais rêve.
«  Ça va papa ? »
Sleh se retourna vers Ramzi.
« Oui, oui, ça va fiston, retourne te coucher. »
Il se leva ensuite, se dirigea vers la salle de bain et ferma la porte derrière lui. Encore secoué, il s’avança lentement vers le robinet et se lava le visage. La porte de la salle s’ouvrit. Mouna fit irruption discrètement et prit soin de bien refermer la porte derrière elle.
«  Qu’est ce qui se passe Sleh ? » dit-elle d’emblée à son mari.
Sleh leva sa tête du lavabo et la regarda à travers le miroir.
«  Ramzi s’est recouché ?
— Oui. Qu’est ce qui se passe ? répéta-t-elle.
— Rien. »
Il se tut un instant puis baissa la tête.
«  Il faut qu’on change de chambre », annonça Sleh.
Il releva la tête et aperçut le regard inquiet de Mouna devenir plus insistant.
«  Pourquoi ? Ils ont fait du bruit encore cette nuit ?
— T’as entendu quelque chose ?
— Non. Et toi ?
— Peut-être.
— Peut-être ?
— Je ne sais pas. J’étais en train de dormir si tu ne l’as pas assez remarqué, répondit nerveusement Sleh.
— Pourquoi dis-tu « peut-être » alors ?
— Ca fait deux jours qu’on entend tout ce qu’ils font. « Peut-être » n’est pas si mal placé je pense, dit Sleh en grimaçant. Il faut qu’on change de chambre.
— Kamel n’a-t-il pas dit aujourd’hui que toutes les chambres étaient occupées ? »
Sleh soupira et baissa la tête en réfléchissant un court moment. Il se résolut finalement à revenir se recoucher et se retourna pour quitter la salle de bain. Mouna ne bougea pas cependant d’un iota. Elle restait là, lui barrant la route et le défiant du regard.
«  On peut retourner se coucher ?
— Pourquoi tu ne leur parlerais pas demain ? Je parle sérieusement. Dis leur simplement qu’on entend certains bruits qu’ils font, que ça nous fera du bien qu’ils baissent un peu de son car on se sent mal à l’aise de l’autre côté du mur. » El beb elli yjik mennou erri7 seddou westri7. »
Voyant la perplexité des yeux de son mari, Mouna ajouta :
« Sleh, y a des problèmes qui ne se résolvent qu’à travers la communication et la négociation. »

VI

   Sleh s’approcha de la porte de la chambre des voisins. Après une longue matinée passée à tergiverser, il se décida vers le coup de midi à aller leur parler.
Devant la porte, il leva sa main droite, hésita un court instant puis frappa. Il entendit un bruit de pas s’approcher.
«  Qui est-ce ? »
Par malchance, la voix était féminine. La porte s’entrouvrit. La tête de la jeune femme apparut. Bien que la porte était légèrement entrebâillée, Sleh perçut que la jeune femme était à moitié dévêtue, ne distinguant dans l’ombre de son corps dénudé qu’une culotte.
«  Un instant », dit-elle avant de refermer la porte derrière elle. Elle revint rapidement, portant cette fois un paréo translucide.
«  Oui ?
— Bonjour… Ton copain est ici ?
— Pourquoi ?  le tança-elle d’un regard oblique.
— Je veux lui parler.
— Lui parler de quoi ? Quel sujet ? »
Embarrassé par la témérité de son interlocutrice, Sleh marqua une pause.
«  Tu ne m’as pas répondu. Ton copain est-il ici, oui ou non ? répondit-il, avant d’ajouter : J’ai besoin de lui parler. »
La jeune femme le fixa longuement avec un air de défi puis repoussa la porte et retourna à l’intérieur de la chambre. Sleh entendit après un court moment le bruit de pas plus lourds s’approcher. Le jeune homme ouvra brusquement la porte et s’exclama avec gaité :
«  Bonjour cher voisin ! Il paraît que tu demandes à me parler.
— Euh oui.
— Entre !
— Non merci. Je préfère qu’on parle ici.
— Entre mec ! répondit le voisin en faisant de grands signes de la main. J’aime pas parler à mes invités sur le seuil de la porte de ma maison. Entre, je te dis ! »
Le jeune homme n’attendit même pas la réaction de Sleh et revint à l’intérieur. Ce dernier n’eut d’autre choix que de le suivre. Il s’avança lentement. En dépassant le petit couloir d’entrée, il découvrit la jeune femme assise sur le bord du lit, les jambes croisées, les bras ballants, le regard ombrageux et affûté au moindre geste qu’il osait effectuer.
«  Excuse-moi, je ne sais pas encore comment tu t’appelles ! »
La demande de son voisin lui offrit une occasion de se défaire du sentiment de malaise volontairement imposé par sa compagne.
«  Sleh.
— Sleh ! répéta vigoureusement le voisin tout en lui serrant la main. Qu’est ce que je t’offre à boire, Sleh ? »
Le jeune homme, surexcité pour d’obscures raisons, bougeait nerveusement. Il ouvrit le frigo avec énergie, et avant même de jeter un coup d’oeil dessus, sermonna Sleh de ne pas vouloir s’asseoir et lui indiqua une chaise. Sleh, ahuri par l’étrange environnement auquel il se confrontait, obéit.
«  Que dirais-tu d’un verre ? J’ai le grand plaisir de t’informer que le choix est VRAI-MENT large. Je te fais un rapide listing si…
— Tu délires grave Amine, le coupa subitement la jeune femme. Ce type ne boit pas d’alcool »

   L’air se figea dans la chambre. Bien qu’Amine semblait concentré et prêt à énumérer le contenu de son frigo, les mouvements de sa tête ralentirent d’un coup. Il se redressa lentement et se retourna vers son amie.
«  Comment tu sais ça, toi ?
— Je le sais.
— Comment tu le sais ? »
La jeune femme se tut un court instant, assez suffisant pour qu’Amine remua de la tête et sourit en direction de Sleh :
«  T’as pas à la prendre au sérieux Sleh.
— Pourquoi ne me prendrait-il pas au sérieux ? s’indigna la jeune femme.
— Parce que t’es en train de dire n’importe quoi.
Brabbi ! »
Devant la fureur croissante de sa compagne, le jeune homme baissa sa voix d’un ton et dit en écartant ses deux mains :
«  Mais qu’est-ce que t’as enfin ?
— Qu’est ce que t’as toi, à me dénigrer et à me rabaisser devant lui !
— Je plaisante avec lui enfin Yousra. C’est notre invité. Je m’amuse un peu pour qu’il se sente à l’aise parmi nous. »
La douceur des propos d’Amine eut l’avantage de calmer son amie qui garda toutefois un regard sombre. Le jeune homme s’avança vers elle :
«  Ca va ?
— T’as pas le droit de t’amuser sur mon dos… », murmura-t-elle avec un air boudeur et capricieux.
Amine caressa son bras puis ses cheveux puis l’embrassa sur son front. Ses lèvres glissèrent ensuite vers celles de Yousra et l’embrassèrent tendrement sous les yeux médusés de Sleh. Par réflexe, celui-ci s’en détourna le visage vers la porte-fenêtre.
Le jeune homme se dégagea et revint à son invité. Il sourit de l’irritation visible de ce dernier et lui dit, tout s’emparant d’une bouteille de whisky piquée au frigo :
«  Alors t’as décidé quoi Sleh ? Qu’est ce que je te verse ?
— Tu pouvais attendre que je sorte, répondit sèchement Sleh.
— Pour quoi faire ? Embrasser ma copine ? l’interrogea Amine avec un sourire au coin. Ça va, on est des gens matures, on n’a rien à cacher, non ? »
Il ajouta en même temps qu’il versait dans deux verres un peu d’alcool :
«  En fait, j’y étais un peu obligé, fallait la maîtriser. »
Puis il fit un clin d’œil à Sleh et éclata d’un rire sardonique. Sleh n’émit aucun son. Il se contenta de tourner ses yeux vers ceux de Yousra et les trouvèrent en train de fustiger son copain. Il se surprit cependant de les voir se tourner vers lui et d’écouter la jeune femme lui dire :
«  Ne serais-tu pas au courant que la mode des pantacourts est dépassée depuis une dizaine d’années, vieux ? »
Stupéfaction générale. Sleh mit un temps avant de baisser machinalement ses yeux en bas pour bien vérifier que la remarque le visait personnellement, pendant que la jeune femme s’adressait à son copain :
«  Et toi qui lui redemandes s’il veut boire ? Non mais j’hallucine ! »
Amine restait debout tenant deux verres dans ses deux mains. Il regarda Sleh et dit le plus tranquillement au monde :
«  Emm, c’est vrai qu’elle m’a échappée celle-là »
Quand son voisin releva ses yeux éberlués vers lui, il haussa les épaules et ajouta en lui tendant un verre :
«  Dans tous les cas, ton verre est là ! »
Sleh se leva subitement. Sentant l’outrage éprouvé par son voisin, Amine le pria de se rasseoir :
«  Sleh, reviens t’asseoir, T’énerve pas mec. »
«  Ne te méprends sur rien Sleh. C’est juste que… les pantacourts ne lui plaisent pas tout simplement.
— Que je ne me méprenne pas ?! T’as bien écouté ce qu’elle a dit ?!
— Oui j’ai bien écouté, et ce qu’elle a dit n’est pas vrai.  Tu mets ce qui te plaît mec, short, pantacourt, pantalon. Tu ne mets rien si bon te semble ! A poil d’un coup ! A partir du moment qu’on se sent à l’aise… »
Il se gaussa de rire à la fin de son propos, puis se ressaisit rapidement en voyant que son voisin ne partageait aucunement son humour. Il lui proposa son verre en l’accompagnant d’un sourire :
«  Ça ne te dit toujours pas le verre ? Bois un coup, je t’assure que ça te fera du bien !
— Enlève-moi ce verre de mon visage ! Je ne bois pas d’alcool, nom de dieu !
— Ok du calme, du calme… Relax Sleh, ok ? Je sens que t’es au fond quelqu’un de doux et raisonnable, et je sais que t’as compris que l’humeur de ma copine n’est pas bien depuis tout à l’heure, dit le jeune homme sur le ton de la confidence.
— Pardon, c’est son humeur ou ses mœurs qui ne sont pas bien ? »
Pris de court par la réplique de son voisin, Amine garda le silence quelques secondes puis dit :
«  Non Sleh… Ce que tu viens d’alléguer n’est pas bien.
— Ah oui ?
— Non pas bien du tout. T’es en train de sous-entendre que ma copine est malpolie.
— Et ?
— Je pense que tu devrais lui présenter tes excuses.
— Je te demande pardon ?
— Oui, tu dois lui présenter tes excuses »
Sleh regarda ahuri les deux jeunes gens. A la provocation initiée depuis le début de la rencontre par la jeune femme, s’y ajouta maintenant celle du garçon. Celui-ci se trouvant à proximité, il s’aperçut soudain que le gaillard le dépassait d’une bonne vingtaine de centimètres.
Il reprit tant bien que mal sa respiration, recula et entama sa sortie de la chambre.
Sauf qu’il s’arrêta après seulement trois pas et se retourna vers le couple. Il s’avança vers Amine, prit le verre qui lui était destiné et qui pendait encore à sa main et l’envoya dinguer avec violence contre le mur mitoyen. Amine, pris par surprise, recula d’un pas.         Yousra poussa un cri d’effarement. Sleh se tourna vers elle, la fixa un instant et fit un pas vers elle. Elle se rejeta en arrière sur le lit.
Sleh s’arrêta, le corps entier tendu. Il la défia du regard pendant dix longues secondes, en fit de même avec son copain puis revint sur ses pas et quitta la chambre.

VII

   «  On va venir vous installer le troisième lit dans environ… trente minutes je pense.
— Ok.Faut qu’on pousse ce lit pour laisser de la place à l’autre. Vous m’aidez, Si Sleh ?
— Oui.

— Voilà, je vous ai laissé la nouvelle clé ici sur la table.
— Merci Kamel. »
Sleh raccompagna le guide jusqu’à la sortie. Après avoir refermé la porte, il revint à l’intérieur de la nouvelle chambre et trouva Mouna occupée à ressortir leurs affaires de la valise et à les réarranger dans le placard avec des gestes lents. Le silence s’écoulant depuis le claquement de la porte lui devint soudain pesant. Il éprouva un vif besoin de détendre l’atmosphère et dit à sa femme :
«  Elle est bien la chambre, pas plus petite que l’autre finalement. A part la place occupée par le poteau là-bas… Presque… »
Mouna l’ignora et continua machinalement sa besogne.
«  Où est Ramzi ? Ramzi ! »
Sleh balada ses yeux aux différents coins de la chambre à la recherche de son fils. Il entendit soudainement un bruit émanant de la salle de bains située sur le petit couloir d’entrée. Il s’y dirigea et tourna le poignet de la porte qui s’avéra fermée. Il lui cria :
«  Ramzi ? T’es à l’intérieur ?
– Euuh… oui… »
La voix de son fils lui parvint enrouée. Il revint inquiet à l’intérieur de la chambre :
«  Qu’est ce qu’il a enfin, ce garçon ? »
Mouna l’ignora encore. Bien que la forme de son interrogation n’appelait pas explicitement à leur interaction, il sentit dans le silence observé par sa femme une manière de lui exprimer ses remontrances. Son message était clair. Il s’obligea pourtant à crever l’abcès et lui dit:
«  On croise les doigts pour que le voisinage sera calme cette fois.
– Essaie de voir avec un verre », lui répondit Mouna sans couper à ses gestes.

   Sleh fixa le mur mitoyen et remarqua un verre sur la table à côté. Il l’attrapa.
« Mais ça ne va pas ?! »
Mouna le tança avec des yeux furibonds. Sleh posa calmement le verre et baissa sa tête.
«  J’ai rien fait », dit-il.
Il regarda sa montre puis ajouta :
« Déjà il entre pas mal de fois aux toilettes et en plus chaque fois ça dure des plombes.
— Tu peux te tenir tranquille enfin ? Pourquoi t’es devenu comme ça ? lui demanda Mouna.
— Comment suis-je devenu ?
— Mais enfin… Regarde-toi !
— Ok je vais me regarder, répondit-il en revenant au couloir d’entrée. Je vais me regarder au miroir de la salle de bain, pendant qu’on y est. Ramzi ! Ramzi ? »
Il entendit un léger bruit de mouvement puis la voix toujours enrouée de Ramzi lui parvint :
«  Quoi encore ?
— Tout va bien ? »
Il ne reçut pas de réponse. Il retourna sur ses talons, quand il écouta enfin le cliquetis du verrou. Ramzi sortit à petits pas, la tête baissée, l’air absent. Sleh se dépêcha d’entrer à la salle de bains et ferma la porte derrière lui. Il jeta un coup d’œil à la cuvette puis un autre au lavabo mais ne trouva rien de suspicieux. Il haussa les sourcils comme pour chasser une mauvaise idée et entreprit d’ouvrir son pantalon. Il remarqua à ce moment que le rouleau de papier, entamé, était en piteux état.
«  Papa, ouvre la porte un instant s’il te plaît. »
A la demande de son fils, Sleh leva la tête vers la porte. Il décela alors la présence d’un radiateur fixé au mur, caché derrière la porte quand celle-ci était grande ouverte, et aperçut posé dessus le smartphone de Ramzi. Il s’en approcha lentement. En déverrouillant, il découvrit sur l’écran des photos de profil de leur ancienne voisine de chambre. Il entendit une main frapper à la porte et le murmure de Ramzi : « Papa ». Il reposa le téléphone là où il l’avait trouvé et dit à son fils :
« Je sors. »

   Quelques minutes plus tard, Sleh ressortit l’air hébété. Il alla s’asseoir sur le lit. Il sentit une chape de plomb s’abattre soudainement sur son crâne et s’allongea. Il avait besoin de repos.

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