L’autre! de Hamdi Kebdi

J’étais à la station Louise, la station du clip « formidable » de Stromae, je descendais du tram et devais prendre le métro pour rejoindre la bibliothèque.
Dans les mains, j’avais un livre de « Bernard de Brigand ». Bon, faut dire que depuis quelques années, je n’avais que des livres du même auteur ! Je préparai une thèse en littérature générale et comparée, il s’agissait en gros de montrer le maintien d’une conception du roman moderne comme forme poétique du monde, s’inscrivant dans un horizon de pensée idéaliste, progressiste et critique (ne vous inquiétez pas si vous n’avez pas compris, moi-même je ne comprends pas, je l’ai copié sur internet).
Je suis en direction des portiques, une sorte de porte vitrée qui s’ouvre quand tu compostes ton ticket pour pouvoir passer. J’ai toujours une peur bleue en passant que ça se referme sur ma gueule, ce n’est jamais arrivé, d’ailleurs ça doit être des trucs testés des millions de fois pour ne pas y avoir d’accidents (quel métier de merde celui qui a conçu , celui qui a testé , tu fais quoi dans la vie?…Tu vois les portes électriques du métro..C’est moi! Est-il fier? Certainement !)
Une fois une hôtesse d’accueil m’a parlé de son métier pendant 4 heures les subtilités, les opportunités de promotion…ça ne m’étonne plus, maintenant on appelle la femme de ménage : technicienne de surface, même matériel : serpillière et seau, mêmes horaires, même salaire mais technicienne de surface ça fait plus classe, ça doit être une idée brillante d’un consultant chez Manpower, faire croire aux gens qu’ils ont « un boulot »…un vrai..accomplissement de soi et autres conneries de la pyramide des besoins, d’ailleurs cette pyramide de Maslow à part le fait que ce soit un mauvais dessin esthétiquement parlant et fausse…y a pas de pyramide. Les besoins ne s’escaladent pas comme on veut bien nous le faire croire !!!
Les satisfactions vous suivent un moment : quand vous dormez le long d’un corps…quand vous souriez pour une réussite …repartent aussitôt…avant de revenir une fois dans les yeux d’un enfant…et une dernière, avant que vous en alliez pour l’éternité ou le néant (toujours pas de revenants à cette heure).
A côté de la portique, se tenait un homme, journal à la main, portant une casquette. Arrivé à son niveau, il me demande s’il peut passer avec moi (c’est-à-dire glisser derrière moi avec le même ticket avant que la porte ne se referme), je dis oui bien sûr ! Il passe donc puis face à un Escalator, on était l’un à côté de l’autre, je le regarde, un regard hasardeux pour voir à quelle tête j’ai rendu service…glaçant, effrayant, il avait quasiment les mêmes traits que moi ! ll se retourne légèrement, souris et dis un merci courtois léger et reprend son journal, un truc de tiercé.
Arrivé en haut sur le quai , je ne pouvais m’empêcher de le regarder toute les 20 secondes , ce n’est pas possible , c’est moi en plus pauvre , c’est moi si je ne m’étais pas fait refaire les dents , c’est moi si papa n’avait pas pris la peine de nous fournir en eau minérale, la peau trompe toujours les pauvres, ce n’est pas une question d’habits , ce n’est plus une question d’habits , c’est plus profond , le visage sec laisse des pellicules au niveau des cernes , certainement mauvais alcool , eau du robinet et très peu de bains…
Encore 5 minutes, une série de bancs, il s’assoit, je profite et m’empresse de m’asseoir à côté de lui. Il baisse son journal , jette un œil à mon livre. « Ah , De Brigand , vous n’avez pas l’air de quelqu’un qui lit De Brigand » ! Vexé, depuis les attentats de Bruxelles, je suis d’une susceptibilité peu ordinaire ! J’ai dû écouter « toi l’arabe, tu n’as pas l’air de comprendre ce que pourrait écrire De Brigand », il ne l’a pas dit, mais c’est ce que j’ai entendu.
De Brigand est un poète contemporain qui a écrit une centaine de poèmes et 5 romans dans la période entre 2000 et 2010 il est mort à 28 ans! les spécialistes le compare à Pesoa et à Jorge Luis Borges alors qu’il est de culture européenne, né et mort à Bruxelles sans jamais quitter la ville !
Sa grande spécificité, c’est de sortir une œuvre poétique, fondée sur la « poétisation » de la prose, autrement dit, sur l’imagination, le symbolique et le métaphorique. Il affirme ainsi la spécificité et la possibilité d’une expérience poétique, c’est-à-dire subjective, héroïque et morale du monde, dans un siècle où les mutations économiques et sociales ont changé le visage de la littérature à un réalisme déconcertant.
(Toujours internet les gars, pas de panique, si je connaissais ces mots je n’écrirais pas sur facebook).
En guise de réponse d’un blessé susceptible doublé d’un vaniteux prétentieux je réponds « je suis doctorant en littérature générale et comparée et je travaille sur De Brigand depuis bientôt 6 ans monsieur ! ».
Il me regarde amusé, la proximité de nos visages, il me ressemble vraiment ce con, « vous allez donc écrire une thèse sur De Brigand, certainement en utilisant votre jargon d’universitaire coincé , je parie que vous allez appuyer <la possibilité d’une expérience poétique> et aller même jusqu’à <vision morale et romantique> n’est-ce-pas? »
Je suis perturbé, il vient d’employer mes mots, je me sens agressé, « que connaissez-vous de De Brigand ? Vous êtes plutôt « cœur vaillant » non? »
Cœur vaillant est un cheval qui a gagné tous les grands prix dans les années 2000 , un cheval hors du commun qui a été vendu à 265 millions d’euros à des qataries, c’était le Maradona des chevaux , j’espérais le vexer à mon tour.
– « je vois que vous me méprisez pour une habitude que je n’ai pas choisie c’est le jeu qui m’a choisi…donc je joue »
– « Je ne peux pas vous mépriser, vous n’avez pas remarqué notre ressemblance physique? »
Il écarte les yeux, et pour la première fois fait attention, il me dévisage en murmurant « c’est incroyable…C’est incroyable »… »tu es moi….tu es moi en plus sophistiqué! »
– « Non, en plus propre! » j’ai répondu
– « Plus propre peut être, moins con difficile ! (il continuait à me regarder en pointant son doigt vers moi et en faisant des cercles en l’air)
Le métro approcha, il se leva, prit soin de ne pas aller dans le même wagon et juste avant que je ne monte il m’a balancé « Je suis Bernard De Brigant ».
FIN..Peut être
Par Hamdi Kebdi

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